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Publié le dimanche 25 novembre 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 23

Je travaille. Je suis bien tombée. Mon patron s’appelle Tonio. Il a commencé dans un tout petit garage, et puis ça a bien marché, les clients étaient contents. Alors il s’est agrandi, maintenant il a le plus beau garage de La Cité. Toujours au travail, toujours à l’œuvre, les voitures arrivent sans arrêt. Il accueille les gens en les appelant chacun par leur nom, même ceux qui ne viennent presque jamais. Il se souvient de tout le monde, et il sait toujours quoi dire : « Votre petite fille est entrée en CP ? » ; « Votre père va bientôt partir à la retraite ? » ; « Alors, ça y est ? Vous l’avez, votre permis de construire ? » ; « Et votre aîné, il a trouvé du travail ? »… Jamais il ne se trompe. Pour les moteurs, c’est pareil. Pour les petites bricoles, un fil débranché, une cosse rouillée, il ne fait pas payer, les gens repartent avec leur voiture qui roule, gratis.

Tonio travaille seize heures par jour. Il ne crie jamais. Il ne se met jamais en colère. Quand il remarque que quelqu’un a fait une erreur, il reprend le travail, en expliquant, en posant des questions pour comprendre pourquoi l’ouvrier s’est trompé. Il montre, il donne l’exemple. Ensuite, il démonte tout et le fautif doit refaire l’exercice, sous son regard. Lorsque tout est rentré dans l’ordre, Tonio félicite, tape sur l’épaule : « T’es un bon gars, on fera quelque chose de toi ».

Le garage est impeccable. Depuis quinze ans que les voitures défilent sur le pont, pas une seule tache d’huile au sol, à peine un soupçon d’odeur de cambouis, tout est rangé, irréprochable. Chez Tonio, on lave la poubelle au Kärcher une fois par mois. Le client doit entrer dans le garage comme dans une pâtisserie : en confiance, détendu, il ne doit pas avoir la moindre crainte pour sa voiture.

Tonio appelle ses gars « mon p’tit coco » ; je suis ici « ma cocotte ». Sa femme va avoir un bébé. C’est elle qui s’occupait du secrétariat. Maintenant, avec quatre enfants, ce n’est plus possible. Elle s’appelle Isabelle. Elle ressemble à son mari, elle est peut-être juste un peu moins patiente. C’est elle qui relance les mauvais payeurs, qui chasse les représentants collants ou qui négocie ferme les ristournes des fournisseurs.

Je la remplace depuis trois semaines, elle vient encore tous les matins pour m’expliquer. Elle a de l’humour, elle est bavarde, elle n’arrête pas de parler, c’est un rossignol.

Tonio et Isabelle habitent dans l’appartement aménagé au-dessus du garage. À midi, tout le monde mange dans l’immense cuisine, avec les enfants, on se régale, on discute gaiement, mais il est interdit de parler du travail. Rigoureusement.

J’envie cette famille où chacun se surpasse, où tous s’aiment avec simplicité, où le travail est une religion et la vie privée une philosophie. Tout semble tellement parfait que j’ai envie d’épier chaque signe, de chercher l’indice qui m’indiquera une faille, une tension, un dysfonctionnement. Rien, je ne vois rien qui puisse donner lieu à la critique, qui puisse faire planer un doute.

Je suis installée dans un petit bureau agréable. Une porte vitrée donne sur l’atelier, une fenêtre sur le minuscule jardin qui borde la route. J’ai un ordinateur, connecté au réseau de chez Renault. Je fais les devis, les factures, j’accueille les clients et je réponds au téléphone. Je commande les pièces détachées, j’écris le courrier, je caresse l’énorme chat qui se couche derrière moi sur le fauteuil. Il me chauffe le dos. J’arrose les plantes vertes et je monte dans l’après-midi boire un café avec Isabelle. Elle m’interroge sur ma famille, mes parents. J’élude, je me retranche. Elle n’est pas curieuse, elle est juste gentille.

Isabelle me montre les vêtements du bébé qui va naître. Elle me dit qu’elle est aussi heureuse que pour le premier, elle adore les enfants. C’est vrai que les siens sont, eux aussi, irréprochables. Même quand ils cachent toutes les clés à pipe dans le frigo. Même lorsqu’ils dessinent avec de la mousse à raser la tête à toto sur mon écran d’ordinateur. Les deux plus grands sortent de leur chambre en se laissant glisser le long du lampadaire planté juste contre le mur. La lampe, tout en haut, oscille en larges cercles, le mât tournoie en faisant un bruit creux.

Chacun des employés donne tout ce qu’il peut pour satisfaire Tonio. On le respecte, on l’admire, c’est un chef qui s’impose par sa douceur et son exigence rigoureuse. Il y a des clients qui sont partis loin, jusqu’à Clermont, et qui ramènent leur voiture ici pour une simple vidange.

C’est bientôt mon anniversaire. Je vais avoir vingt-deux ans, je travaille, Pap’ travaille, le printemps s’éternise en pluies incessantes. Hier soir, Isabelle m’a ramenée en voiture, il pleuvait tellement que les essuie-glaces n’arrivaient pas à évacuer l’eau sur le pare-brise. Elle n’a pas voulu monter à la maison, elle avait peur de déranger. Angel, son fils aîné, il a neuf ans, avait fait ses devoirs à l’association, avec Karine. Isabelle dit qu’il a fait de grands progrès, maintenant il travaille très bien à l’école. Pourtant, il était mal parti, il avait failli redoubler en CP.

En trois semaines, j’ai adopté mon travail, ce garage, les voitures qui fument en grondant. Je m’y sens bien, à ma place. J’y joue mon propre rôle. Je ne me suis jamais senti aussi reposée. Au bout de ma période d’essai, dans huit jours, je signerai un contrat à durée indéterminée. Je pense aux copines de l’école qui n’ont pas cette chance. Aucune d’entre elles n’a cherché à me revoir, et elles ne me manquent pas. Mais quand je les croise, par hasard, toutes cherchent du travail, et aucune n’en trouve. Je me dis que mon âge a plaidé en ma faveur, que ma polyvalence a été déterminante. Je me dis que, pour la première fois, j’ai été la meilleure et que c’est moi qu’on a choisie. Je me dis que plus rien ne peut m’arriver, que je suis sur les rails, que je vais enfin pouvoir vivre

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