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Publié le dimanche 11 mai 2003 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 2

Colère, rage. J’ai mal au ventre. Mes mains, mes jambes, mes épaules tremblent. Le cœur ne fait aucun bruit : il est muselé. Je n’ai pas pleuré depuis au moins cinq ou six ans. Quel prétentieux, je le hais, il n’a rien compris, ce pauvre mec. Mes poumons s’écrasent, j’ai mal au ventre, je tremble, je dois m’asseoir, vite. Je souffle, l’air veut sortir, il y en a trop dans ma poitrine, il étouffe mon cœur. Un sanglot, je couine, hiiiii... J’ai les yeux secs, je manque d’air. Scintillements, bourdonnements, ça vrombit dans mes oreilles, je vois noir. Les yeux secs, secs, secs. Seul le rhume des foins m’arrache deux larmes. J’ai le pleur pathologique. J’ai le chagrin aride. Il reste coincé au fond des poumons, tassé, serré. Ça fait mal. Partout. Il n’y a plus de place pour faire entrer l’air. Vertige, l’enfer sur le diaphragme. Je vomis. Fatigue. Marre, marre, marre... Je vais dormir. Je vais rêver que je pleure.

Et je rêve : je le vois tourner les pages, absorbé. Les mains caressent la couverture. Ses yeux suivent chaque ligne, chaque mot, chaque lettre. Virgule, souffle, silence. Une page tourne, le regard ne s’est pas levé, il lit, il vit, tendu, sa main sur l’ouvrage devient papier, il n’existe plus, il est lecteur, totalement, intégralement. Il n’est que par le livre qu’il porte au bout des yeux, qui ne se sont ouverts que pour lire ce livre-là. Page tournée. Le paquet de gauche glisse un peu, il le pose, le regard sur le paquet de droite. Il lit.

Dernière page, il ferme les yeux. Il reste longtemps immobile, il ne respire plus. Silence... Longtemps, longtemps après, il reprend le paquet, tout à gauche. Tac, tac, les feuilles bien rangées, le paquet bien à plat, il l’enferme dans ses bras, doucement, pour ne pas l’écraser, ne pas l’abîmer. Mon roman sur son ventre.

Il pleure. Comme un homme : sans bruit, avec pudeur, les larmes perlent sur son regard.

-C’est beau.

Il me regarde :

-C’est beau.

Et puis :

-Merci.

Je ferme les yeux à mon tour. Mon roman sur son ventre. J’avais chaud, j’avais froid, j’avais peur, mais je savais. Tiédeur, doux spasme de la gorge, chaleur dans les yeux, j’ai le nez qui coule. Je pleure. Comme une femme : les larmes chaudes, sur les joues, sur le front, perles au menton. Un mouchoir ! Une goutte file dans l’oreille, cheveux mouillés, larmes et morve, torrent, sel. C’est le bonheur.

Hiiiii... Je me réveille, les yeux secs. Secs. Volcan. Pierre. Sur mon lit, mes cheveux sentent la bile. Je suis en sueur. J’ai le dos mouillé, froid. Les draps sont mous, gris, moites. Il portent les relents du chagrin malade.

Je ne peux plus dormir. J’ai mal au ventre. Je m’asphyxie, les mains mouillées, froides.

Dans la nuit des lampadaires, sur la table, un rectangle blanc : c’est un plaisir interdit. Pour adultes seulement, pour êtres de chair et de cœur, qui connaissent l’amour et ses secrets, qui ont perdu l’innocence. Ensemble blottis devant la télé, ils baissent le son pour ne pas réveiller les petits. Rectangle blanc, brillant, promesse d’émotions, de soupirs et de râles, de frissons, de regards, d’extases, de merveilles : mon roman. Il est fini, avec le mot FIN. J’ai fait une table des matières. 326 pages, avec une grande marge à gauche, sur le recto seulement. J’écris assez petit, mais j’écris bien. Tout le monde le dit.

-Si tu crois que c’est avec ça que tu vas gagner ta vie ! Tu ferais mieux d’apprendre à compter, au lieu de passer tes journées à ces conneries.

Mon père, Pap’, n’a jamais supporté que je fasse des rédactions de plus de trois pages. Il aime l’écriture utile, il dit que je gaspille du temps en m’étalant dans des phrases où je n’ai rien à dire. L’appeler Papa en entier m’étrangle : j’ai honte, c’est trop sentimental, Papa, j’aurais l’impression d’être sa fille. Il ne sait pas que j’ai écrit un livre. Il n’accepterait pas.

Il aurait raison : mon rectangle blanc est une connerie. Il n’est rien. J’ai froid, et enfin je respire bien, sans m’en apercevoir, l’air entre et sort tranquille, comme chez lui, belle mécanique des bronches et bronchioles qui font leur travail sans se faire remarquer. Ce tas de papier, c’est rien. Je m’installe à la table. À ma droite, un sac en plastique, béant, vide. Une anse est accrochée, en haut, à la lampe éteinte. Un cendrier est posé sur celle du bas. La gueule ouverte attend son festin, banquet de néant, orgie d’insignifiance. À ma gauche, mon roman, mon livre d’amour, des papiers qui brillent à minuit.

Méticuleusement, je m’applique. Je prends mon temps, j’ai toute la nuit pour moi. Je soigne mon travail. Net, définitif, pas besoin de corrections. Une page lentement déchirée, en deux moitiés égales, posées l’une sur l’autre, bien alignées. Je déchire encore, dans l’autre sens. Une page : quatre parts posées soigneusement, servies dans l’estomac de plastique, bien rangées, à plat. Digestion. Anéantissement.

Page suivante. Je ris. Pauvre con, il n’a rien compris, pour qui il se prend, pour quoi il me prend ?

Un bruit : c’est ma sœur qui se tourne dans son sommeil. La tête de son lit cogne contre le mur, entre sa chambre et mon désert. Elle dort. Elle a vingt-quatre ans, Capricorne, 25 décembre ! Elle est gentille, elle est jolie, elle poursuit des études brillantes. Elle commencera un DEA d’histoire en octobre. Elle aide les mômes du quartier à faire leurs devoirs, dans l’association que Stef a créée, sur une idée de ses instits de parents. Bénévole. Blonde. Elle s’appelle Karine, elle se mariera après la fac. Avec un étudiant brillant, Gérald, Bélier. Signes incompatibles, du moins c’est ce que j’ai remarqué. Moi, c’est Taureau, je suis née le 2 mai, il y a vingt-et-un ans.

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