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Publié le dimanche 28 octobre 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 16

Au Greta, j’avais appris à rédiger un curriculum vitae. Notre prof (on disait « animatrice ») était un personnage extraordinaire : Françoise nous fascinait. Immense, large, épaisse et haute, elle balançait sa silhouette de catcheur sous une chevelure orange lâchée en boucles serrées jusqu’aux reins. Elle avait un incendie dans le dos. Sa peau, du front aux phalanges, était tachée de larges taches de rousseur. On aurait dit une vache normande, marron et blanche.

Françoise était une adepte du positivisme.

— Si tu es victime d’un accident de la route provoqué par un chauffard ivre, c’est de ta faute. Tu n’as pas évité le choc parce que ta vision négative de toi-même a inhibé tes pulsions actives, et tu as réagi un poil trop tard.

Sans rire. Elle nous expliquait que si on se faisait pulvériser par un trente tonnes alors que l’on attendait tranquillement à un feu rouge, c’est que, consciemment ou non, on avait envie de se flinguer.

— Si tu te fais recaler aux entretiens d’embauche, c’est pareil : tu n’as pas envie de travailler, parce que tu doutes de tes compétences, tu te connais mal, tu ignores les ressources qui sont en toi et que les autres n’ont pas.

Avant d’écrire nos curriculums, on avait passé des heures à dresser la liste de tout ce qu’on savait faire : c’était un bilan de compétences. Des inventaires surréalistes nous faisaient éclater de rire, on était sur la bonne voie, on avait enclenché le processus positif.

— L’optimisme vous mènera tout droit au boulot.

Françoise nous interdisait de dire que nous n’avions pas de chance. Quoi qu’il arrive. On est responsable de tout ce que nous vivons, alors on n’a qu’à choisir. C’est à nous de voir.

Cloîtrée dans ma chambre, le nez au carreau, je regarde la pluie tomber sur le parking. Les rares passants font de grands détours pour éviter les flaques profondes comme des lacs. Les lampadaires sont allumés en plein après-midi. Il fait nuit depuis trois jours. L’automne est arrivé d’un seul coup, avec déjà un parfum d’hiver. Le soleil est définitivement parti, il fait froid, la pluie ne lâche pas.

Depuis quelques jours, je me sens molle. Mon esprit est entré en léthargie, je n’arrive pas à penser, je suis vide. Ma peau est trop grande. Je piétine dans ma chambre, fatiguée et énervée, je soupire, je sanglote à sec. J’ai en permanence les poumons écrasés par un pleur continuel et silencieux.

Grande sœur vient s’asseoir sur mon lit. Depuis l’accident de Pap’, elle a changé. Plus grave, elle a quelque chose de lourd dans le regard. Mais elle fait face, elle travaille au journal où elle s’est installée dans une gentille routine. Elle semble avoir abandonné ses rêves de grand journalisme, et se complaire dans ses petits papiers de petite correspondante. Elle a largement le temps de travailler sur ses cours de DEA, et elle mène ses recherches avec application, sans passion.

Karine ne s’anime vraiment que lorsqu’elle est avec Pap’. Depuis qu’il est revenu à la maison, elle passe de longs moments, le soir, à parler avec lui. Ils s’installent dans la salle à manger, et imposent par leur mutisme un silence embarrassé. Ils suivent d’un regard réprobateur nos gestes, à Maman et moi. On les gêne. On les laisse en tête-à-tête. L’attitude de ma sœur à l’égard de Pap’ est curieuse. Elle devance ses désirs, elle approuve chacun de ses rares propos ; mon père est devenu laconique. Elle s’assure de son bien-être. Elle est devenue sa mère. Il semble apprécier cette nouvelle relation, et se laisse faire. Il ne va plus voir ses anciens collègues de chantier, il ne sort que lorsque sa fille aînée l’emmène en promenade.

Je déteste les voir ainsi. Je ne parle plus à ma sœur, qui semble ne pas s’en apercevoir. Maman a gardé ses vêtements noirs et l’expression du malheur sur son visage soudain flétri. Elle est la veuve d’un mari accidentellement vivant.

Karine, installée sur mon édredon, me dévisage.

— Dis-moi ce qui ne va pas.

Je hausse les épaules. Rien ne va pas. Elle insiste :

— Tu t’es regardée ?

Grande sœur m’inspecte. Elle fait une moue. Je traîne en pyjama, je ne suis pas peignée. Je sais que j’ai des cernes noirs sur mon visage gris, c’est pour ça que je ne vais pas dans la salle de bains. Pour ne pas me voir. Je me tiens voûtée, mes épaules sont lourdes, mes bras flasques. J’ai les ongles trop longs, l’un d’eux est cassé. Je la rabroue :

— Laisse-moi. J’ai pas envie de parler.

Parler me fatigue. Pour prononcer un mot, il faut d’abord le penser, le faire naître dans le cerveau, le faire émerger, quel effort. Le mot doit ensuite être articulé. La matérialisation orale de la pensée relève d’un mécanisme complexe, mettant en œuvre de nombreux organes. Il faut expulser de l’air, correctement dosé pour actionner comme il convient les cordes vocales. Le diaphragme et l’ensemble de la cage thoracique sont mis à contribution. Il faut ensuite, et simultanément, manœuvrer les muscles du larynx, afin de produire le son adéquat. Les joues et la langue participent à cet effort. Enfin, les deux lèvres doivent se mouvoir, en parfaite synchronisation, avec un mouvement suffisamment précis pour que le mot soit clairement audible. Toute la moitié supérieure du corps est sollicitée pour produire un son. Je ne peux pas, je n’ai pas envie de mobiliser toute cette énergie. Pour quoi faire ?

— Allez, va-t-en.

Sans oublier tous les éléments de communication non verbale qui accompagnent le discours oral. La mimique, les sourcils qui froncent, le dos qui se raidit, la main qui accompagne le propos. Les yeux qui se plissent. Et l’attente du feed-back, avec ses propres attitudes, elles-mêmes émettrices d’un message : j’indique que j’attends l’accusé de réception de mon destinataire. Je suis en position d’écoute. Tout cela implique une mobilisation mentale et physique qui prend en compte l’existence de l’autre, et la relation qui s’établit entre l’autre et moi. Et la gestion de cette relation, qui agit sur ma propre existence, par le simple fait que l’autre est là et qu’il sait que je suis là aussi. Et qu’il sait que je sais, même si je feins de l’ignorer (encore un effort). Qui attend donc de moi que j’agisse, d’une façon ou d’une autre.

Karine m’asphyxie. Elle me force à prendre conscience de moi-même, au moment précis où elle me regarde. Seule, je laisse le temps passer, mon esprit divague sans but. Devant Karine, j’existe. Par sa présence. Exister, aujourd’hui, me plonge dans un malaise proche de la douleur. Je ne la supporte pas. Vite, il faut que Karine s’en aille, elle me prive d’air, qu’elle sorte, j’en ai désespérément besoin. Je suis essoufflée, je sens la sueur à la racine de mes cheveux. J’essuie mes mains moites sur mon pyjama, avec violence.

Ma sœur semble inquiète. Je lui fais peur, et sa peur m’effraie. Qu’est-ce que je suis ? Merde ! À quoi je sers ? C’est quoi, cette vie ? À quoi ça rime ?

— Ma vieille, tu t’écroules !

La voix forcée, Karine s’est composé un masque jovial. Je l’exècre.

— Dégage, nom d’un chien !

J’ai hurlé. De toutes mes forces. Ma gorge a lâché. Je tombe sur les genoux. Ma sœur s’est faufilée hors de ma chambre. Je reste agenouillée, sous la fenêtre. J’ai envie de vomir, les spasmes me secouent, torturent mon estomac. Mes efforts sont vains, la nausée s’installe, sourde. Je m’adosse au mur et je me mets à pleurer, les yeux secs qui me brûlent. Je couine, je geins, paupières baissées, je secoue la tête à droite et à gauche, je m’installe dans un mouvement régulier de pendule et je râle, doucement, longtemps, sans une larme. De la fenêtre tombe un étroit filet d’air glacé.

L’heure du dîner passe sans que je bouge. J’entends les autres manger. Ma mère fait la vaisselle, Pap’ et Karine bourdonnent. Des pas dans le couloir, la chasse d’eau, les portes s’ouvrent et se referment, plus de lumière. Assise par terre, je me balance.

Enfin, le calme monte, léger, il me libère peu à peu, je sens chaque centimètre de mon corps se dénouer, tout doucement. Je ferme les yeux et je savoure le bonheur de ne pas avoir mal. Ne rien sentir, ne pas porter le fardeau de moi-même. Apaisée, je me glisse dans mon lit, goûtant la souplesse et l’efficacité de chacun de mes mouvements.

Lorsque j’ouvre les yeux, la lumière entre à flots par la fenêtre. La pluie tombe violemment, mais le ciel paraît plus lumineux. À mon réveil, il est près de trois heures. Je me lève d’un bond. Je bouillonne d’énergie, je ne supporte plus l’idée de sombrer. Un élan irrépressible me pousse à agir, me mettre en branle, actionner le mécanisme positif.

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