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Publié le samedi 20 octobre 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 15

Pap’ est tout seul dans une grande chambre de l’hôpital Nord. Son lit est énorme, monté sur des vérins, il écrase celui qui y est couché. Près de mon père, sur un chariot, un moniteur trace les courbes de son souffle et les dents tremblantes de son pouls. D’autres appareils sont rangés le long du mur, prêts à être utilisés. On a l’impression d’être dans l’atelier d’un artisan, la pièce est remplie d’outils et de machines.

Mon père n’a pas repris connaissance. Ses jours ne sont pas en danger. Une minerve enserre son cou, et un gros tuyau entre dans sa bouche. Dans la chambre, retentissent les signaux des machines. Elles ronronnent, elles bip-bipent, elles soufflent, il faut vraiment être très malade pour pouvoir dormir avec un bruit pareil.

Maman et son sourire infirmier sont là, assis dans un vaste fauteuil. Ma mère est méconnaissable, ravagée. Elle ne pleure plus, ses mains tremblent encore, elle est tassée dans son transat et elle attend que mon père ouvre les yeux. Le médecin lui a conseillé de rentrer, on la préviendra s’il se passe quelque-chose. Mais ma mère ne veut plus quitter son mari des yeux. Il s’est pendu alors qu’elle cherchait des champignons. Elle l’avait laissé quelques instants et il avait voulu mourir.

Elle n’a pas mangé ; son plateau est posé, intact. Pap’ risque de dormir longtemps, plusieurs jours, peut-être plusieurs semaines, personne ne sait. Il y a des suicidés qui ne veulent pas se réveiller, et qui restent dans le coma très longtemps, par leur seule obstination. Un malade dans le cirage a une volonté de fer, se montre capable d’une force insoupçonnée. Pap’ a une entorse au genou droit, un gros hématome sur l’avant-bras et la trachée broyée. Rien aux vertèbres, son cou de taureau a résisté à la traction de son corps amaigri par l’inactivité. Il aura une trachée en plastique et une cicatrice sur le cou. C’est tout. Et il aura voulu mourir.

L’épicéa donne du bon bois de chauffage et sert à fabriquer des étagères, mais il casse facilement. Il ne faut pas rester près de ces arbres par grand vent, il arrive qu’ils rompent à mi-hauteur. Leurs branches tombent, brisées par leur propre poids ; les bûcherons se méfient des éclats acérés de ce bois capricieux. L’épicéa n’est pas un bon arbre pour se pendre.

Karine est avec Gérald dans le hall ; ils regardent au fond de leurs gobelets de café. Ma sœur a les traits tendus, elle paraît très dure, je sens en elle une fureur froide qui la suffoque. Gérald affiche une tête de circonstance, il reste silencieux. Tous ses efforts pour réconforter ma sœur ont été accueillis à coups de griffes et de dents, Karine est une panthère à qui l’on veut prendre ses petits. Alors il reste là, à côté d’elle, sans rien dire. Il n’est pas vraiment concerné, il connaissait peu mon père, qui lui réservait une attention polie. Je crois qu’il réprouve l’acte de Pap’. Je lis l’ennui dans ses yeux, il brûle de partir, de quitter cet hôpital où dort quelqu’un qu’il ne connaît pas. Mais il attend que ma sœur le congédie, ou qu’enfin elle libère sa peine et sa rage sur son épaule.

Maman se bat avec son fauteuil : elle ne parvient pas à le mettre en position allongée. Je l’aide. Elle n’a plus aucune force, elle titube. Enfin, elle s’installe, dormant déjà d’un sommeil triste. Je demande une couverture aux infirmières, je couvre Maman et je rejoins ma sœur.

On rentre à la maison ; c’est Gérald qui conduit. Personne ne parle, pas un soupir ne vient troubler le bruit du moteur. Le vent s’est levé à la tombée de la nuit, il secoue la voiture. Il fait chaud, on voit des éclairs illuminer les montagnes.

Gérald n’est pas monté.

— Je téléphone demain.

Ma sœur n’a pas répondu. On est allées chacune dans notre chambre, sans allumer les lumières, sans se dire un mot.

Dans mon lit, je revis l’instant où j’ai vu le corps de mon père tordu sous sa branche. L’image s’affiche devant moi, lumineuse, nette, immobile. Les détails sont d’une précision effrayante, je regarde une photographie prise au grand-angle.

Quand j’étais adolescente, je rêvais que toute ma famille mourait. Dans la maison, la dynastie au grand complet avait péri dans un incendie. Il y avait là mon oncle berrichon, mon cousin Luc, mes parents, Karine, deux ou trois tantes que je n’avais jamais connues, leurs enfants et Mémé. Tous morts. Je sortais de la maison, et je les voyais alors marcher vers moi, descendant par la route de l’église, d’un pas tranquille de promenade. Vivants et dédoublés. Flânant au soleil, je voyais deux Pap’, deux Karine, deux cousines anonymes, deux grand-mères aux jambes encore valides. C’est alors que la terreur m’envahissait, et que je fuyais. Je me réveillais éperdue, toujours surprise et un peu gênée de n’avoir pas éprouvé de peine en découvrant les cadavres calcinés de mes parents.

Devant moi, dans ma chambre, mon père gît sur un lit d’aiguilles de sapin. Il a les yeux ouverts, j’y vois une frayeur indicible.

J’ai ressenti un coup violent dans le dos. Il m’a fait mal et m’a coupé le souffle : c’était le chagrin qui s’abattait sans prévenir. Il m’avait frappée avec violence, j’en ai encore une raideur dans la nuque, mes côtes et mes épaules sont endolories. Mon père peut vraiment mourir. Et j’en éprouve une détresse extrême. C’est ce qui me tient en éveil. J’ai découvert que j’aime mon père, malgré moi, à mon cœur défendant. Cette révélation me laisse stupéfaite, et je me révolte. J’aime quelqu’un que je n’ai pas choisi d’aimer, je n’ai pas de pouvoir sur mes sentiments dont je suis l’instrument. J’apprends que je ne maîtrise pas le plus intime de mon être, que je vis, en moi, une vie qui n’a rien à voir avec moi.

Je ne sais pas qui est mon père. Je connais son âge, je sais où il vit. Je l’ai vu travailler, j’ai partagé des repas avec lui. Il est marié avec ma mère. Il aime le football, et restera un supporter inconditionnel des Verts, même s’ils descendent en Nationale. Il est né dans le Berry, il était bon élève à l’école, au point que ses parents le destinaient à une carrière ecclésiastique. Mon père aurait pu être curé, c’est ce qui arrivait parfois aux enfants de fermiers doués pour les études. Je sais que Pap’ déteste les poireaux à la vinaigrette et a un faible pour les râpées, ce plat de pommes de terres très gras et lourd sur l’estomac qu’il a découvert en arrivant, jeune apprenti, à Saint-Étienne. Il a deux filles qu’il a poussées à réussir à l’école. Son aînée l’a comblé, l’autre ne lui a apporté que honte et colère. Je sais beaucoup de choses de la vie de mon père, je connais son visage, je sais chacun de ses tics. Mais je ne sais pas qui il est. Pap’ est un étranger qui me loge. Je suis sa locataire, et j’entretiens avec lui des relations courtoises, bousculées parfois par des engueulades de palier. Finalement, mon père et moi sommes des voisins ordinaires.

Dans mon sommeil, je marche sur le chemin de pierre, et je découvre Pap’, sa corde autour du cou. Je m’arrête et je le regarde. Ses yeux fixes sont braqués sur moi. J’attends l’énorme coup de poing dans mon dos, il ne revient pas. J’ai apprivoisé le chagrin, je lui ai déjà appris à se taire. Mais je sais qu’il est là, tout au fond de mon ventre, tapi, hôte indésirable qui gouverne ma vie.

Maman est rentrée en ambulance. Le médecin est venu l’examiner, et il lui a prescrit un somnifère léger. Elle doit prendre un sirop avant les repas, pour ne pas vomir. Tous les jours, un taxi l’emmène à l’hôpital, où elle passe ses journées à côté de mon père qui lutte contre le réveil.

Karine retourne au journal, elle fait quelques papiers, très courts, bien construits, il y a l’info, rien que l’info, pas plus. Elle rentre à l’université à la fin de la semaine prochaine. Elle a vieilli. Gérald n’est pas revenu à la maison.

Ma sœur et moi, on se relaie auprès de Maman. On lui tient compagnie, c’est épuisant. Elle regarde Pap’ en silence, pendant des heures, assise dans le grand fauteuil. On fait les cent pas, on lui demande si elle ne veut rien, si on peut faire quelque chose. On est inutiles. Les filles de Pap’ sont des ombres vagues qui errent dans l’immense hôpital, jeunes, pleines de vie. Elles marchent au ralenti, pour ne pas faire de bruit, c’est indécent d’être en bonne santé lorsqu’on a un père dans le coma. Maman s’habille en noir, tous les jours, c’est une petite corneille triste.

Au bout du cinquième jour, mon père s’est réveillé. Le médecin a téléphoné, et l’on s’est jetées toutes les trois dans le taxi. On a déboulé dans sa chambre, sur la pointe des pieds, le cou tendu. On l’a dévisagé, il ne s’est même pas rendu compte de notre présence. Ses yeux suivaient nos mouvements, mécaniquement, par réflexe. Il a hoché la tête, imperceptiblement, lorsque Maman lui a demandé s’il se sentait bien. Le mouvement avait déclenché les sonneries stridentes des appareils de contrôle. L’infirmière arrivée au galop nous a dit de ne pas le fatiguer, on est sorties, sauf Maman qui a repris son tour de garde sur le fauteuil.

Pap’ se rétablit à vue d’œil. Il est solide. Trois jours après son réveil, il a voulu se lever pour rentrer à la maison. Il a fait toute une histoire, poussant les infirmières à bout de nerfs. Il a fallu que le médecin arrive et lui ordonne de leur foutre la paix. Devant Maman en pleurs, il l’a traité d’emmerdeur.

Pap’ s’est laissé faire, on l’a plaqué dans son lit, on l’a bordé bien serré pour l’empêcher de bouger. Il a ronchonné :

— Mais qu’est-ce que c’est que cette taule ? Je vais pas rester ici ! Non mais quoi, je suis pas malade ! Il faut que j’y aille, j’ai du boulot.

Maman a peur que mon père soit devenu fou.

Sa gorge en plastique lui fait très mal. Chaque déglutition le fait défaillir : il faut attendre que la cicatrice se résorbe. On lui fait avaler des tubes entiers d’une sorte de gel supposé endormir la douleur. Un psychiatre est venu le voir. Pap’ l’a foutu dehors sans lui laisser la moindre chance. Le psy a laissé dans la chambre une carte avec son nom et son numéro de téléphone.

On a transféré mon père dans une autre chambre, qu’il partage avec un malade. C’est un monsieur qui s’est fait opérer, il va bientôt sortir. Il était depuis des années dans un fauteuil roulant, une opération du dos et hop, le voilà qui marche avec deux cannes. Il en pleure de bonheur. Il s’entraîne : à chaque pas, le pied lourd traîné sur le lino, les larmes jaillissent. Ma sœur et moi on l’aide, on lui soutient le coude, on triche un peu en poussant son talon avec la pointe de notre pied agile et rapide. Il pleure en gros sanglots bruyants, c’est toute la joie du monde qui jaillit en torrents de larmes. Il marche.

Pap’, assis sur son lit, le regarde avec intérêt. Il sonne l’heure des exercices, c’est lui l’entraîneur officiel.

— Allez, bouge-toi, feignant. Avance, t’as fait trente centimètres en un quart d’heure. T’irais plus vite sur ton fauteuil !

L’autre redouble d’efforts, lui lançant un regard empli de gratitude.

On ramène mon père à la maison à la fin de la semaine. Ça fait plus d’un mois qu’il est là. On ne parle jamais de « l’accident ». On a perdu la carte du psy.

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