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Publié le samedi 20 octobre 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 14

Au matin, je vais bien mieux. Je ne ressens aucune séquelle de cet accès fébrile qui m’a anéantie pendant trois jours. Le sommeil semble avoir suffi à chasser la maladie. Aux premières heures du jour, je suis debout, solide, énergique. J’entreprends de ranger l’appartement, et ma mère en se levant trouve tout son travail déjà fait. Je sens ma force, et il me faut l’exercer, je cherche à me fatiguer, sans succès. Le temps promet d’être splendide ; octobre est résolument estival. J’ai envie de m’inonder de soleil, de respirer à fond, jusqu’au vertige. Le plafond au-dessus de ma tête est trop bas.

— On va faire un pique-nique.
— Tu es devenue folle ?

Maman n’apprécie pas l’improvisation. Chaque événement de sa vie doit être planifié. Mais mon idée lui plaît, elle voudrait se laisser tenter. Ce n’est pas raisonnable. Mais en fin de compte, il va bien finir par pleuvoir, et alors on ne sortira plus avant des semaines...

— On va voir ce que dit ton père.

Pap’ ne dit pas non. Il semble fatigué, il a beaucoup vieilli au cours de ces derniers mois. Il s’est tassé, sa peu cuivrée est devenue jaunâtre. Le chômage est une infamie qui le ronge comme un cancer. Aller manger dans l’herbe ne l’enthousiasme pas, mais il n’a pas l’énergie de refuser. Il est étrangement passif. Karine m’aide à sortir le panier que la poussière a envahi, et à le remplir de la vaisselle en carton enfouie au plus profond des placards. On tarde à retrouver la couverture verte réservée aux sorties campagnardes. Nous n’avons pas pique-niqué depuis des années, on est un peu rouillées.

Dans le coffre, on fait une place pour le panier, entre la caisse à outils que Pap’ n’a pas ouverte depuis des mois, des chutes de bois qui peuvent toujours servir, une longue corde qui peut être utile, quelques débris de mètres pliants, tout un fouillis d’ustensiles et d’objets disparates qu’on sortira un jour, quand on aura le temps.

On s’entasse enfin dans la voiture. Il y fait chaud, le soleil tape déjà fort. Le vent semble se lever, il est tiède : c’est le vent du Midi, annonciateur de pluie. On espère qu’il attendra le soir avant de se déchaîner. Ici, dans la Loire, le vent est un compagnon quotidien. Il ne s’arrête qu’avant l’orage. Venu du nord, il apporte le soleil clair, mais glace les os, même en été. Le vent du Midi, chaud, est souvent violent ; il peut rugir pendant plusieurs jours, sans relâche. Il annonce toujours des trombes d’eau. Il lui arrive, l’été, de ne plus savoir comment tourner. L’air s’affole, souffle de toutes parts, vire brutalement et rompt les arbres. Les chiens sont fous et les chevaux cassent les clôtures. La Loire est un pays harcelé par le vent qui s’y engouffre sans trouver par où s’échapper.

Ce matin, un petit air du sud nous inquiète. On démarre. Le ciel est dégagé, les montagnes du Matin sont noyées dans la brume, celles du Soir sont bleutées sous un ciel propre. Le beau temps tiendra certainement la journée, mais la pluie ne va plus tarder.

On roule ; les arbres nous rappellent que nous sommes en octobre. Ils secouent leurs feuilles ternies. Je n’aime pas les couleurs de l’automne, chez nous : il est brun et jaune, triste, sans éclat. Les pins et les épicéas font tomber la nuit dans les sous-bois tirés au cordeau, la lumière ne parvient pas à traverser l’épaisseur des aiguilles sombres. J’ai vu, en Sologne, les chênes s’habiller de feu ; l’automne à Vierzon est chatoyant, rouge, orange, tonique, flamboyant. Les arbres offrent un feu d’artifice avant de sombrer dans l’hiver, ils libèrent tout le soleil bu pendant l’été. Mon oncle paysan, installé sur la rive de l’Yonne, devient alors photographe, et capture toutes les nuances, de l’écarlate à l’ocre, dont se pare la grande forêt. Il nous envoie ses plus belles photos, et mon père les regarde longtemps, rêvant aux couleurs de son enfance.

On a dépassé Veauche, la cité Saint-Laurent et son église de briques. On file vers Saint-Bonnet, et l’on s’étonne de voir de nouvelles maisons qui ont poussé sur les coteaux. On monte encore, on arrive à Saint-Héand. Les prés sont encore verts, à cette époque, d’habitude, ils sont grillés. On vit une drôle de saison. Il paraît que dans les vergers, les arbres portent à la fois des fleurs et des fruits. C’est grave : le pommier, exténué par cette deuxième floraison, pourrait ne pas lui survivre.

Le trajet est silencieux. De temps en temps, l’une ou l’autre remarque un nouveau détail, ou s’étonne de voir que rien n’a changé, depuis le temps qu’on n’était pas venus...

On a notre coin, au-dessus de Saint-Héand. À l’orée d’un bois d’épicéas, les chasseurs ont installé une table et deux bancs, au bout d’un chemin de pierre. L’endroit est tranquille et abrité, et l’on a une jolie vue sur les collines qui dégringolent jusqu’à la vallée. Plus loin, lorsqu’il fait clair, on voit les tours de Montreynaud.

Pap’ n’a pas dit un mot depuis notre départ. Il conduit mollement, les yeux fixés au goudron, indifférent au paysage. Ma curieuse idée de folle virée en famille prend des airs de procession.

À peine mon père a-t-il coupé le contact qu’on entend plusieurs déflagrations.

— Il manquerait plus qu’on se fasse tirer dessus.

Ce seront les seuls mots qu’il prononcera de toute la journée. Il est arrivé en fin de droits, on lui coupe les vivres, Pap’ est un misérable que l’amour du travail a perdu.

On s’installe à la grande table de bois. Le vent n’entre pas sous les branches, il siffle dans le sentier grimpant jusqu’au relais de télévision qui nous domine de ses aiguilles rouges, mais qu’on n’aperçoit qu’au dernier moment, lorsqu’on sort de sous les arbres épais. Autour des bancs, des douilles de fusil jonchent le sol. Karine et moi, on déteste les chasseurs. Ils ont au cul de leur 4L des autocollants : « Chasseurs protecteurs de la nature ». On les voyait, sur les hauts de la Fouillouse, lâcher des lapins et des faisans domestiques, début septembre. Nous n’avions que quelques semaines pour apprendre au gibier à avoir peur : on partait avec des bâtons, et, dès qu’on apercevait un brave faisan ou un placide lapin, on se mettait toutes deux à hurler en sautant, frappant le sol de nos gourdins. Les bestioles s’éloignaient de quelques mètres, et nous observaient, curieuses.

Avec Karine, on avait décidé de ne plus jamais manger de lapin. Les terrines de Mémé nous révulsaient. Jusqu’à ce que, grandies, nous soyons devenues sensibles aux charmes de la bonne table. On a déclaré, un peu honteuses, qu’après tout le sort des veaux, des agneaux et des petits cochons roses n’était pas plus enviable que celui des jolis lapins. Qu’il fallait bien manger. Et Karine, enfin libérée, a été terrassée pas une magistrale crise de foie, après s’être empiffrée de civet.

Les chasseurs protecteurs balancent leurs douilles sur les bords des chemins. Parfois, ils se tirent dessus, ils confondent leur copain avec un sanglier. Leurs chiens sont blancs, histoire de ne pas se faire passer pour des lièvres. Ils les sortent du chenil au matin de l’ouverture, après des mois d’immobilité, et s’étonnent de les voir boiter à midi, les coussinets en sang. Le soir, ils arrosent leur tableau. Ils sont heureux, leur butin est rangé sur une longue table ; ils sont généreux, ils partagent entre eux, même les bredouilles rentrent avec du gibier. Ils boivent des canons chez Mauricette, ils rigolent en dévorant une omelette aux champignons. Tard dans la nuit, ils sortent, complètement cuits, hilares, et tâtonnent à la recherche de leurs voitures. Les chiens mouillés sont attachés au pare-choc, à cause de l’odeur qui pourrait gâter les coussins. Le moteur démarre, les phares ouvrent leurs yeux jaunes et le chasseur protecteur rentre à la ferme, au terme d’une belle journée. Dans la cour où les géraniums brillent dans les phares, le chien ensanglanté est mort au bout de sa longe nouée au pare-choc.

Pap’ semble se détendre sous les épicéas. On mange en racontant des futilités, mon père écoute sans se mêler de nos bavardages. À la fin du repas, il s’installe dans la voiture pour faire une petite sieste. Avec Maman, Karine et moi partons nous promener. Ma mère traîne un peu, elle examine le sol, elle aimerait trouver des champignons. Je pars devant avec ma sœur, gravissant le chemin raviné. On ne s’éloigne pas trop, on fait beaucoup de bruit : on redoute le chasseur à la vue basse. Arrivées à découvert, on s’assied sur les pierres qui affleurent, chauffées par le soleil. Le vent n’a pas forci. Maman continue d’explorer le pied des sapins. Ma sœur me dévisage :

— Ça va mieux avec Stef.
— Ah...
— Il était un peu fâché que je m’en aille, sur le coup, mais après ça lui a passé. Il comprend très bien mon point de vue. On a discuté.
— Et alors ?
— Il m’a dit pour ton bouquin. Il a été touché, mais tu peux pas lui en vouloir de te repousser. Je crois qu’il aime tout le monde ; il doit accorder plus de prix à l’amitié. Je le vois bien comme ça, c’est tout à fait son genre. Je suis un peu comme ça, moi aussi.
— Ça doit faire plaisir à Gérald.
— Oh, Gérald...
— Quoi ? Ça marche plus ? Vous allez vous marier…
— Si ! Si, si, ça marche. On a un passage à vide, c’est tout, ça arrive.

Maman nous rejoint. Déçue, elle n’a pas trouvé un seul champignon. Par contre, elle a aperçu un écureuil. Ça faisait très longtemps qu’elle n’en avait pas vu.

On rentre en contournant le bois. On longe un pré où des vaches blanches, le nez luisant, nous observent en secouant les oreilles. Le chemin descend raide, on plante nos talons pour ne pas glisser. Sur un replat, on entend un gémissement, comme un cri qui gargouille. C’est une voix étrange, comme on n’en a jamais entendu. Sans savoir pourquoi, on a peur. On s’arrête, plusieurs minutes. On n’entend plus rien. On a dû rêver, ce devait être une vache au loin. On reprend notre marche et, à nouveau, un râle, pas de doute, quelqu’un geint, pas très loin de nous. On s’enfonce sous les arbres, on veut en avoir le cœur net. Un instinct inconnu nous pousse à approcher du cri. C’est peut-être un chasseur blessé, ou un promeneur, le pied dans un piège. On avance droit, comme des trappeurs sur une piste chaude.

Avec la corde du coffre, Pap’ a fait une boucle à son cou. Il gît, inconscient, très pâle, les yeux écartelés. Sur sa poitrine, la grosse branche d’épicéa a cassé.

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