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Publié le samedi 20 octobre 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 13

> J’ai dormi pendant plus de trente heures. Maman m’a déshabillée et a fermé la fenêtre. Le ciel est gris, j’entends le vent et ses caprices qui bourdonnent sur les vitres. Je suis ankylosée. J’ai froid et je respire un air brûlant. Ma porte est entrouverte.

> Maman avait l’habitude de veiller sur mes fièvres d’enfant, glissant l’œil dans l’entrebâillement, sans me réveiller, sans me déranger. Je tente de m’asseoir, ma tête est lourde et molle. J’ai la nausée. D’un geste réflexe, je plonge la main sous mon lit : elle rencontre la bassine, ma mère l’a posée pendant que je dormais. Elle a dû mettre, aussi, la petite cloche sur la table de nuit, je dois tourner la tête pour l’apercevoir. La chambre tangue.

> Maman dispose autour de ses malades un arsenal complet, adapté à toutes les nécessités. Contre le lit, le dossier d’une chaise offre un appui salvateur lorsque le patient veut se redresser. Une pile de livres, posée sur l’assise, fait contrepoids, et empêche la chaise de verser. Dans une boîte, le thermomètre est prêt à l’usage, escorté du flacon d’alcool et du coton pour le désinfecter. Une bassine avec deux poignées, juste sous le lit, attend les refus de l’estomac en révolte. Les couvertures sont remplacées par d’autres, des vieilles, qui n’ont rien à redouter des fuites et débordements. Un verre et une bouteille d’eau sont prêts à apaiser le feu de la fièvre. Deux ou trois revues, sur mes pieds, tromperont mon ennui. Enfin, la clochette, sonore, appelle au secours. Maman déballe son attirail, solennelle, elle officie silencieusement autour du lit. Je peux m’embarquer tranquillement dans ma fébrilité, m’abandonner aux spasmes à corps perdu, me laisser gagner par le délire en toute quiétude : Maman est là qui veille, je suis en sécurité, son regard chaud posé doucement sur mon front bouillonnant. La maladie est un doux reflux au sein de la compassion maternelle, et je retarde toujours un peu le sevrage de la guérison.

> Je secoue la cloche. Ma mère apparaît instantanément, c’est magique, Maman est une fée. Elle a son sourire d’infirmière. C’est un sourire spécial, qu’elle ne sort que lors des grandes occasions, comme la nappe blanche et rouge pour le repas de Noël. Pas artificiel du tout, c’est un sourire sincère, attentif, très doux. C’est un sourire qui soigne, antalgique et fortifiant.

> — J’ai dormi longtemps ?

> Ma voix a du mal à filer entre mes lèvres engourdies.

> — Un jour et deux nuits. Mais qu’est-ce que tu étais agitée ! Tu poussais des drôles de cris, comme ça : « Hiiiii »… T’as pas arrêté de bouger, ton lit était toujours défait.

> — Qu’est-ce que j’ai ?

> — Tu as dû attraper du mal, à Saint-Étienne. Tu t’es mise dans les courants d’air ?

> Je me souviens de l’eau éclaboussée qui refroidissait sur mon ventre glacé. Ça doit venir de là. Maman est d’accord. Lentement, j’émerge de ma torpeur. Je sens ma propre odeur, lancinante. Le gras froid m’écœure.

> — Il faut que je me lave.

> — Tu crois que c’est bien prudent ? Remarque, c’est vrai, tu sens pas très bon. C’est l’inconvénient, quand on travaille dans la restauration.

> Ma grand-mère était lavandière. Chaque jour, elle emportait dans une brouette le linge de ses clients jusqu’au lavoir. Elle était douée d’un flair infaillible, et s’acharnait à détruire dans l’eau bouillante les relents tenaces, incrustés dans les vêtements de travail. Elle détestait par-dessus tout les odeurs de cuisine, les plus coriaces. Le linge de cuistot devait absolument être bouilli à part, pour ne pas gâter l’ensemble de la lavée. Les culottes des mineurs la rebutaient moins, mais demandaient également des précautions : le charbon fait une poussière très fine, grasse, qui adhère au tissu avec ténacité.

> Maman n’accorde qu’une confiance dubitative au lave-linge, et a continué de bouillir à la lessiveuse les bleus de Pap’. Elle a hérité de sa mère le culte de la brosse en chiendent et un odorat susceptible. Une maison propre ne doit sentir ni bon, ni mauvais : elle est inodore. En toutes saisons, elle ouvre les fenêtres aux fraîches heures du petit matin. C’est là que l’air est sain. Dans nos pyjamas, ma sœur et moi avons passé de longs hivers à prendre notre petit-déjeuner en claquant des dents.

> Maman me soutient, souffle retenu, jusqu’à la salle de bains. Après quelques pas titubants, mes jambes s’affermissent et je peux marcher sans aide, mais elle refuse de me lâcher. Alors que je commence à faire couler l’eau, elle s’assied. Elle va rester là pendant que je prends mon bain ! Je la rassure, ça va déjà bien mieux, je m’en tirerai très bien toute seule. Elle se moque :

> — Tu sais, ça sera pas la première fois que je te verrai toute nue !

> Du regard, je la chasse. Elle résiste, et je dois insister :

> — Je suis plus un bébé, maintenant ! À mon âge, tu peux comprendre ça.

> Elle hausse les épaules et finalement s’en va. Elle est froissée.

> — Bon, puisque maintenant tu as honte même devant ta propre mère…

> Elle m’interdit de tirer le verrou, et revient, en se voilant les yeux, m’apporter la clochette.

> Je me laisse brûler sous le jet d’eau. Ma peau rougit. C’est curieux, elle me gêne, j’ai du mal à la supporter, j’éprouve une sensibilité exacerbée et douloureuse. Je m’anesthésie sous le flot fumant. Je me lave plusieurs fois, successivement. Je frotte avec rage, j’étrille mes cheveux avec violence et ils restent collés à mes doigts. Ils tombent par mèches, il faudrait que je les fasse couper. Je ferme peu à peu le robinet d’eau froide. J’ai besoin de sentir la chaleur de l’eau traverser ma peau raidie. De temps en temps, derrière la cascade, j’entends ma mère :

> — Ça va ?

> Je glapis : « Ouiiii ! », à pleine voix, pour affirmer ma vitalité. Le cri me laisse sans souffle. Au bout d’un long moment, le jet fraîchit : j’ai vidé le cumulus. Je suis contrainte de quitter la douche, grelottante, et je cours dans le brouillard de vapeur me plaquer au radiateur poussé à fond. Les appels de ma mère insistent, je dois sortir. J’ouvre la fenêtre et l’air glacial s’engouffre. En bas, des adolescents en bras de chemise discutent en fumant des cigarettes.

> Ma mère est postée derrière la porte.

> — Tu en as mis un temps !

> — J’ai froid…

> Je retourne m’affaler dans mon lit, la sueur évacue en filets de glace la chaleur emmagasinée sous la douche. Je suis meurtrie, embarrassée par mon propre poids. Des sanglots secs montent, sans raison, je m’agite. Le sommeil, implacable, m’accable, et je ne parviens pas à fermer les yeux. Le sourire infirmier est là, placide, solide.

> — C’est rien, ça va passer.

> Je m’endors enfin, et sous mes paupières surgissent des écoliers hargneux qui se moquent de mes oreilles décollées. J’ai huit ans et les cheveux coupés très court, à cause des poux qu’aucune lotion ne parvient à déloger. J’ai des épis hérissés sur le crâne, on me prend pour un garçon, et le vent s’engouffre dans mes feuilles de chou.

> — Fais gaffe, Jumbo, tu vas t’envoler !

> Une horde de gamins ricane en sautillant. Les jolies petites filles aux longs cheveux gloussent, pieds balancés sous un banc. Elles trouvent les garçons très drôles. D’un bond, j’en empoigne un, le moins rapide, le plus petit. C’est mon cousin Luc. Depuis qu’il est né, ça fait six ans, il m’empoisonne la vie, c’est la fierté de la famille, le seul héritier porteur du nom, et gentil, obéissant et serviable. L’exemple à suivre, petit merdeux.

> Je le secoue en crachant ma haine. Il hurle, je le roue de coups. Ses cris sont stridents :

> — Arrête ! Lâche-moi ! T’es folle !

> Et je m’acharne. Les adultes nous séparent enfin, il tombe dans les pommes : je lui ai cassé le bras. C’est bien fait.

> Je me réveille à demi, essoufflée. Il fait nuit. Luc s’est pavané pendant des semaines avec son plâtre, c’était un héros, victime innocente tombée au front de ma démence.

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