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Publié le samedi 20 octobre 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 12

J’ai sorti le manuscrit de son abri. Empaqueté, il repose sur le lit, rectangle ovoïde palpitant des mots innombrables que j’ai écrits, un à un, choisis, pesés, pensés, en songeant à Stef. C’est un interminable appel, une incommensurable prière, j’avais comme un foret de titane creusé jusqu’aux extrêmes profondeurs de mon désir. Un monologue sans voix, sans « je », où « tu », omnipotent, jaillissait de chaque souffle d’encre.

Je défais les liens pour libérer les feuillets. Je m’allonge et, lentement, prudemment, je lis mon roman. L’ampoule est faible ; la nuit est tombée depuis longtemps, le service s’est prolongé tard, la foule tant espérée est finalement venue. Je suis fatiguée, mais je dois, avant de m’endormir, relire ces phrases que je commençais à oublier, dont parfois je doutais. Sur les pages rafistolées, je lis la folie que j’avais vue dans le regard croisé cet après-midi. L’indicible est écrit, de mon écriture, et je m’étonne d’avoir été, moi, l’auteur de ces lignes hallucinées. J’aime mon roman, il m’envoûte...

Demain, l’écrivain au regard de feu le lira ; il aurait pu l’écrire, il saura. Il sera conquis, il présentera mes pages à son éditeur. Mon roman d’amour hurlera à la face du monde. Stef ne pourra plus résister à ce cri, il succombera, il abdiquera et je serai enfin en paix.

Je me réveille trop tard pour aller acheter le livre du romancier brûlant. Je réalise que j’ai retenu le titre, et pas le nom de l’auteur. À peine levée, je dois me mettre à la tâche pour préparer la salle. Je ne veux pas apporter mes pages à cet écrivain sans avoir lu son livre. Il faut que j’aie aimé son œuvre, que j’aie reconnu son écriture, que j’aie vécu les émotions de ses héros. Ils sont forcément torturés, ils aiment sans retour, ils vouent leur existence à l’autre inaccessible. Les yeux ardents disent cette quête infinie.

Le service est interminable. Prisonnière, je halète sur l’évier, je ne parviens pas à suivre le rythme des assiettes qui se bousculent. La tension, dans la cuisine, est extrême. Le chef glapit, tout le monde panique. On va manquer de délice de foie de canard, il faut courir acheter du pain, vite, ça bourre, le fourneau brûle à pleine puissance. Des clients continuent d’affluer à deux heures, on les accepte, on ne reverra pas ça de sitôt. Je termine enfin ma plonge, l’obscurité commence déjà à descendre dans le puits de la petite cour, on dresse les tables pour le soir. Je veux m’enfuir, mon roman est prêt sur mon lit, il m’attend, il ne comprend pas pourquoi je ne viens pas le chercher.

Préparer les entrées, couper la chiffonnade, piquer les olives, faire décongeler soixante douzaines de cuisses de grenouilles : je n’aurai même pas le temps de manger. Le chef exulte, il est heureux dans la bousculade, transcendé par l’urgence. Le personnel fébrile trottine, excité, poussé pas l’aiguillon des injures qui n’ont cessé de fuser depuis midi. La gastronomie tire ses saveurs de l’ignominie tyrannique du cuisinier. La bonne bouffe naît dans la douleur. Le raffinement d’un mets est corrélatif à la grossièreté ordurière qu’encaissent les petites mains.

Mon immense tablier bleu est trempé d’eau grasse, je sens l’humidité froide et nauséabonde qui suinte sur mon ventre.

L’écrivain aux yeux fous est là, sous le chapiteau bondé, il signe, il parle à des visiteurs qui ne font que passer, qui liront hâtivement son bouquin et le rangeront, négligemment, parmi les autres livres, sur un rayon triste. Mon roman est là-haut, tout seul, blanc sur le drap. Ma vie se perd au fond d’un évier, la bonde levée aspire en rotant ma dernière étincelle.

La fête est finie. Dans la nuit encore chaude, les rues sont sales. Le chapiteau semble avoir vieilli, ses flancs sont creux. Le tapis rouge sali est déchiré, c’est une longue blessure qui s’écoule sous les arcades. Des papiers voltigent, des sacs en plastique frémissent, collés au goudron gluant. Les chiens des vigiles ont l’oreille basse, ils marchent sans entrain, appuyés à la jambe de leurs maîtres démobilisés. Les ossements de la fête jonchent la terre noire de Saint-Étienne, morte d’avoir trop brillé. Capitale du monde littéraire pendant quelques jours, la ville recommence à sombrer au fond de la Loire, inconnue, quelque-part du côté de Lyon.

Dans le car, je m’assoupis. Le travail m’a moins épuisée que l’agonie de mon roman qui a perdu son lecteur. Mon argent est plié dans ma poche. Trois mille francs. Le chef m’a gratifiée d’une rallonge, la Fête du livre a été une réussite inespérée. Par contre, je suis un peu lente, pas assez efficace, je manque d’énergie, il me faut plus de cœur à l’ouvrage. Il me rappellera peut-être, pour le réveillon. Je sais qu’on ne se reverra jamais.

Inutile, absurde, ma fuite stéphanoise s’est engluée dans le marécage puant de la frustration. J’y ai vécu mon dernier sursaut, une fulgurance, une trouée éblouissante ouverte sur un avenir limpide. Le couvercle s’est abattu comme une fatalité, je rentre l’esprit vide et le cœur arrêté. Dans mon sac, sous le linge huileux, le manuscrit épais, difforme, bossu, s’imprègne lentement de l’odeur froide de la gastronomie.

Dans l’appartement, mes parents regardent la télévision. Ma mère veut me débarrasser de mon sac, je résiste. Son nez frémit : j’empeste le fond de poêle. Je laverai mon linge à part ; Maman approuve, la narine pincée. Je garde mon sac et son secret. Mon père, sans se retourner, sans un frémissement, sans un regard, me dit :

— Ça t’a passé, ta folie ? Tu reviens à l’hôtel, pour manger et dormir ? J’espère que tu vas te décider à trouver un vrai travail.

Ma chambre sent l’air neuf. Maman a oxygéné ma tanière. Elle a mis des draps propres. Je sais que rien n’a été fouillé, je suis persuadée que plus jamais je ne serai perquisitionnée. J’ai reçu du courrier. Je m’approche de la table : c’est ma carte du chômage. En pleine lumière, fenêtre ouverte sur le parking où j’entends jouer des enfants, je m’endors, habillée, poisseuse.

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