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4 commentaires

Publié le mercredi 10 décembre 2008 dans la rubrique :

Les coulisses du journalisme

Anastasie

Elle existe depuis que l’expression d’opinion existe : la censure s’exerce aujourd’hui comme hier, à tous les niveaux, qu’il s’agisse d’étouffer des affaires d’État ou de masquer les petites magouilles à l’ombre du plus minuscule clocher. Le plus souvent, elle est invisible : quelqu’un, un journaliste, un personnage politique, un responsable de quelque chose, ou un simple quidam détient une information, mais ne la transmet pas. Pour ne pas endosser les conséquences de la divulgation, pour servir ses propres intérêts, par conviction parfois, ou pour avoir « sous le coude » une monnaie d’échange. Les motivations sont aussi nombreuses que les taiseux.

Généralement, on associe la censure à des informations capitales, d’importance, dont la publication provoquerait des événements plus grands encore. La censure est une arme, et si l’enjeu est majeur, son usage peut être justifié, expliqué, sans pour autant être approuvé.

Depuis l’époque lointaine des trous blancs dans les pages de journaux, la censure a appris à se cacher. Et avec l’avènement d’internet, elle se frotte les mains. Madame Anastasie a depuis longtemps abandonné ses ciseaux : il lui suffit aujourd’hui d’un clic de souris pour effacer ce qui lui déplaît.

Je vous avais promis un exemple concret : le voici. Un tout petit exemple, minable à souhait. Mais auparavant, je dois vous expliquer comment fonctionne le site internet d’un journal régional.

Chaque jour, des « webmasters » sélectionnent parmi les articles parus dans les éditions « papier » ceux qui seront susceptibles d’intéresser le plus grand nombre de lecteurs. Ils se livrent alors à quelques manipulations magiques qui permettent de mettre en ligne les articles, que les internautes peuvent donc lire sans acheter le journal. Jour après jour, ces « webmasters » alimentent ainsi une base de données rassemblant des dizaines de milliers d’articles écrits par des journalistes, parus sur le papier.

Ainsi, chacun des articles du site web de ce journal a été rédigé par un professionnel, qui a trouvé l’info, l’a vérifiée ; si le sujet est un peu délicat, la publication du papier a été soumise à l’approbation du chef (d’agence, de service, d’édition, de rubrique). Au moment de la mise en page, le secrétaire de rédaction a considéré que le texte en question ne comportait aucun propos diffamatoire, qu’il n’était pas mensonger, et qu’il ne portait atteinte à la dignité de personne. Et si ce sujet est vraiment vraiment chaud, non seulement il a fait l’objet d’une longue discussion animée en conférence de rédaction, mais en plus, au pied de la rotative, quelqu’un contrôle une dernière fois, soupèse le pour ou le contre, et peut décider, au tout dernier moment, de ne pas publier. Même si la machine a déjà commencé à tourner. Une fois paru dans le journal, l’article en question, s’il a de la veine, sera mis en ligne sur internet par un webmaster. Et si le webmaster c’est moi, étant donné que je suis une emmerdeuse patentée, l’article a plutôt intérêt à tenir la route. Parce que moi, la chieuse de service, ça ne me gêne pas de censurer un gros papier annoncé à la Une avec un titre du genre « Crash aérien cette nuit : deux morts », quand il parle d’une manœuvre des pompiers. Ne riez pas, je fais ça de temps en temps.

Voyez à combien de formes de censure a échappé l’article avant d’arriver dans le journal, puis sur le web... C’est énorme. On appelle ça des vérifications, des contrôles, des mesures de protection visant à éviter de longs et coûteux procès au journal. Dans tous les cas sauf quelques-uns, ces contrôles et tout le toutim sont honnêtes, sincères et justifiés. Du rédacteur au big boss, chacun porte une part de responsabilité dans toute info publiée. Alors tout le monde fait attention, avec en ligne de mire, dans tous les cas sauf quelques-uns, une seule préoccupation : informer les lecteurs. C’est pas du chiqué : le lecteur, vraiment, pour un journaliste et pour toute l’équipe qui travaille avec lui, de la claviste au gars du livre, c’est vraiment pas n’importe qui. Le lecteur, c’est sacré.

Il arrive parfois que l’on demande au webmaster de supprimer sur le site l’un de ces articles, pourtant super-bétonné. Généralement, le texte en question, qui peut être lu par tous et partout, empêche quelqu’un de mener une vie normale. Il peut s’agir de la victime d’un fait divers, ou même d’un justiciable qui a, depuis la date de l’événement, purgé sa peine. Dans chaque cas, un médiateur considère le bien-fondé de la demande, et s’il donne son feu vert, le gentil webmaster clique sur le bouton « supprimer ». L’article disparaît du site ; l’informaticien chargé du référencement fait ce qu’il peut pour que le texte n’apparaisse plus du tout chez Google, et l’affaire est classée, sereinement. S’il reste sur Terre un vicelard pour chercher des poux à gratter ou remuer de mauvais souvenirs, il peut toujours fouiner dans les éditions papier.

Moi, avec mon mauvais caractère et mes grands principes à deux balles, je ne trouve rien à redire au fait qu’on efface d’un site le nom d’une femme qui a été battue par son mari dix ans auparavant, et qui ne veut pas que son nom remonte dans les moteurs de recherche alors qu’elle envoie des lettres de candidature pour trouver du boulot.

Par contre, je vois rouge quand on me demande de faire disparaître une série de papiers à la demande d’un promoteur immobilier qui s’est arrangé avec mon chef sans passer par le médiateur. D’ailleurs, mon chef le sait bien, et ne me demande pas de faire une telle chose. Il confie la mission à un collègue en CDD, voire carrément à un informaticien. Comme aucun d’entre nous n’est officiellement journaliste (même si nous sommes deux à en avoir la formation, l’expérience et la compétence), nous sommes censés nous asseoir avec volupté sur les notions dépassées se rapportant de près ou de loin à ce gros mot très vilain : déontologie. Alors quand on nous dit d’effacer, on est censés effacer.

Nous arrivons enfin à notre exemple concret : la chargée de comm’ d’une chaîne d’agences immobilières du Sud-Ouest a discuté avec mon directeur à cause que trois articles parus en des temps immémoriaux pouvaient nuire à son petit business. L’affaire fut entendue : le directeur, qui n’est ni médiateur, ni journaliste, juste directeur, a donné l’ordre d’effacer ces textes qui fâchaient la demoiselle. Mais moi, vicelarde, folle de rage, qu’est-ce que j’ai fait ? Hein ? Je me suis débrouillée pour que les gens n’aient pas besoin d’aller creuser dans les archives du journal papier pour retrouver une info vérifiée, contrôlée, validée, publiée.

Tapez donc dans Google cette requête : « villa toscane launac ». Pour quelques jours encore, peut-être quelques heures, vous ne trouverez qu’un seul article, mais si vous cliquez sur le lien, vous aboutirez à la page d’accueil du site. Le dernier article a été effacé de la base il y a cinq ou six jours. Le responsable du référencement n’a pas été très bon sur ce coup : il n’a pas réussi à faire taire le moteur de recherche. Et en prime, ses tympans saignent encore après que je lui ai longuement et énergiquement expliqué ma façon de voir les choses. C’est un gentil garçon, sinon ; il aime beaucoup les chats, et photographie les siens avec autant d’humour que de tendresse.

Les articles en question, les voici :

Haute-Garonne Publié le 26/04/2007 10:16

Launac. Malfaçons : neuf familles fuient un lotissement

L’affaire du lotissement Toscane n’en finit pas de faire couler beaucoup d’encre. Aujourd’hui, neuf familles annoncent leur intention de quitter les lieux dès le mois de juin sans attendre le procès qui s’ouvrira en mai, sept familles ayant saisi le tribunal d’instance.

Pour bien comprendre cette malheureuse affaire qui a fait beaucoup de victimes au budget souvent modeste, il faut revenir un peu en arrière. Le groupe Carrère a fait construire un lotissement de trente-neuf villas mitoyennes et deux petits collectifs. En juin 2006, les premiers locataires s’installent. Dès le mois d’octobre 2006, les problèmes commencent avec le débordement des eaux usées par les toilettes. En décembre, une vidangeuse vient et le refoulement souille le rez-de-chaussée de plusieurs maisons obligeant les locataires à fuir ailleurs, en plein hiver. Un huissier constate les dégâts. La mairie est saisie. La DDASS (Direction départementale de l’action sanitaire et sociale) alertée par quinze familles, effectue un contrôle en février et déclare le lotissement insalubre. Elle ordonne des travaux de remise en état.

Le groupe Carrère a envoyé au maire de Launac un courrier accusant réception de la demande de la DDASS et faisant état de son engagement à réparer les dommages.

La résidence Toscane, a été l’objet, selon le syndic Carrère, dans un courrier adressé à un propriétaire « d’une malfaçon quasi généralisée au niveau des évacuations des eaux usées ».

Les premiers travaux ont commencé en mars. Il s’agissait de casser la dalle de chaque maison afin de remplacer les tuyaux d’évacuation des eaux usées qui sont sous-dimensionnés. C’était le début d’autres déboires. Les travaux entrepris dans la première maison ont provoqué en effet des dégâts dans la maison mitoyenne. Le mur porteur s’est fendu et continue de s’ouvrir depuis sous les yeux des locataires.Sur les 39 maisons, plus de la moitié est inhabitable. Le groupe Carrère prévoit la réfection du lotissement avec six mois de travaux. Mais depuis mars, les propriétaires qui, pour certains, ont acheté pour leurs retraites, constatent que rien ne se passe.

Cinq mois plus tard, la journaliste (dont j’ai effacé le nom, elle n’a fait que son travail...) est revenue sur le sujet :

Haute-Garonne Publié le 14/09/2007 10:02

Launac. Villa Toscane : un lotissement en voie d’abandon

Le lotissement Villa Toscane de Launac construit par un groupe immobilier toulousain est en voie d’abandon. Sur les quatorze familles arrivées dans les villas, huit sont parties cet été. Deux s’apprêtent à le faire d’ici le mois d’octobre. Une procédure en indemnisation des préjudices de jouissance passera devant le tribunal de Grande Instance de Toulouse, les 9 et 16 octobre prochain.

Ce lotissement Villa Toscane, dès qu’il a été habité a présenté des malfaçons graves qui ont amené la D.D.A.S.S (Direction départementale de l’action sanitaire et sociale), saisie par le maire, à constater l’état d’insalubrité de certains logements souillés par des remontées d’eaux usées via les toilettes. La DDASS a demandé au constructeur de reloger certains locataires et de remettre les logements en état dans les plus brefs délais par la désinfection des sols, murs, plafonds des cabinets d’aisance et des sols, mobiliers et plinthes des autres pièces souillées. La DDASS dans sa décision demandait aussi « la réparation des anomalies des descentes d’eau et leur raccordement au pluvial, la remise en état des wc des premiers étages non utilisables et la fin des voies d’eau au niveau des salles de séjour ». Les locataires souvent modestes se sont constitués en association et pris avocat pour ceux qui pouvaient le payer. Ils payent des charges de 70 € par mois pour des frais d’éclairage collectif par des lampadaires qui n’ont pas de fils électriques, d’interphones qui n’existent pas dans les villas et de local poubelles non utilisable et à démolir.

LES PROPRIÉTAIRES MONTENT AU CRÉNEAU

Les procédures engagées par les locataires ont alarmé les propriétaires. Certains sont venus visiter les lieux cet été. Ils habitent pour la plupart dans d’autres régions de France, quelques-uns à l’étranger. « Leur déception était réelle, lors de leur visite du lotissement » affirme une des locataires.

Le problème vient des tuyaux d’évacuation des eaux usées placés sous les dalles. Ils sont sous-dimensionnés ce qui a causé les reflux et les débordements intérieurs. Les entreprises venues faire les devis indiquent que ´les travaux vont fragiliser l’ensemble des b‚timentsª. Une des propriétaires organise une association pour qu’ils puissent faire valoir leur bonne foi. « Les premiers contacts sont positifs et les accords arriventª assure-t-elle. Elle invite les autres propriétaires à la joindre au xx xx xx xx xx. Cette dame a acheté sur les conseils de son notaire lorsqu’il a reçu des certificats du maire de Launac attestant en date du 8 mars 2007, (après les dégâts constatés par la DDASS) qu’il n’y avait ´aucun arrêté d’insalubrité, ni d’interdiction d’habiter le lotissement Villa Toscane, par la DDASS ». Une incompréhension de plus.

Enfin, un an après la rédaction du premier article, la journaliste annonçait le procès des locataires contre le groupe Carrère :

Haute-Garonne Publié le 09/04/2008 10:20

Launac. Lotisssement insalubre : treize familles devant la justice

Nous avons plusieurs fois relaté dans nos colonnes la situation épouvantable de plusieurs ménages, treize familles au total, souvent des jeunes familles qui étaient locataires du lotissement Toscane du Carrère bâti à Launac. La DDASS (Direction départementale de l’action sanitaire et sociale) avait déclaré des maisons louées inhabitables et demandé le nettoyage des lieux souillés par des remontées d’eaux usées.

Ces faits constatés, la DDASS avait ordonné la remise en conformité des installations de collecte d’eaux usées,à l’origine de ces dégâts rendant les maisons du lotissement inhabitable pour certaines d’entre elles ayant des locataires. Les immeubles ne sont pas concernés par les malfaçons. De nombreuses plaintes ont été déposées qui ont reçu une suite judiciaire. Après les propriétaires dont l’affaire a été jugée en première instance au Tribunal de Grande Instance de Toulouse,il y a deux semaines et qui donne droit et indemnités aux plaignants, les locataires passaient à leur tour, voici quelques jours, devant le tribunal d’Instance de Toulouse, pour plaider leur propre cause.

« ÉVACUÉS AVEC UN BÉBÉ DE TROIS MOIS »

Un des avocats du promoteur immobilier, le groupe Carrère, maître Regnier, explique : « Nous espérons obtenir la nomination d’un expert pour savoir qui doit porter les responsabilités de ces malfaçons et déterminer quel est l’assureur qui devra faire face à la remise en état des logements. La situation est dommageable pour les personnes qui vivent là-bas et qui ont eu des remontées d’eaux usées dans leurs habitations. Le délai légal qui nous était imparti pour réparer n’est pas respecté du fait de l’expert de l’assureur qui n’a pas remis son rapport. Un bureau d’étude travaille actuellement pour déterminer les causes de ces malfaçons. Si nous obtenons un expert judiciaire, celui-ci permettra de désigner le lot qui est à mettre en cause et l’assureur dommage ouvrage qui devra payer, soit celui du gros œuvre ou de la V.R.D. »

Les locataires avec leurs avocats étaient à l’audience. Un avocat du cabinet Jeay et associés explique : « Nous nous retournons contre les bailleurs qui ont fait construire des maisons qui sont dotés d’une erreur de construction qui refoule les eaux usées. Ces faits ont obligé certains clients à évacuer leur maison devenue insalubre avec un bébé de trois mois et une petite fille. Nous demandons des dommages et intérêts pour les préjudices matériels et moraux et tous les désagréments occasionnés par ces conditions de vie. » Le jugement a été mis en délibéré.

Malheureusement, l’article rendant compte de la décision du tribunal n’a pas été mis en ligne sur le site du journal.

Voici un exemple, un tout petit exemple, de ce qui peut se passer sur un site d’information. Foin du respect des lecteurs, au diable l’histoire vécue par les locataires de ce lotissement, et que la journaliste qui a fait son métier aille donc traire les chèvres : son travail est renié par un coup de fil entre une agence immobilière et mon chef, un ancien de la prestigieuse École supérieure de gestion de Paris, et qui se fout de l’info comme de sa première chemise. Il y a encore quinze jours, je disais partout qu’il aurait pu faire un bon rédac’chef.

Jadis, la censure a posteriori était visible : un blanc dans la page. Voici qu’aujourd’hui elle est pernicieuse, complètement invisible, venant compléter toutes les « précautions » prises avant la publication d’un article. Alors, quand vous rechercherez en vain sur un site d’information un texte que vous jureriez avoir lu, quelques jours, quelques mois ou quelques années auparavant... demandez-vous ce qui a pu se passer. Et désormais, faites donc des copies imprimées.

Ce qui m’amuse beaucoup, c’est que quand la chargée de comm’ tapera sa requête, elle arrivera dans mon joli jardin. Bienvenue, Madame, et allez donc chougner chez mon chef : je n’attends que ça. Apprenez que c’est dur, très dur, de faire disparaître une information. Les plus furieux des autodafés n’y sont pas parvenus. Alors vous avec vos trente baraques, hein... Allez donc foutre le feu aux archives du journal.

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Vos réactions

 
Anastasie
10 décembre 2008 19:26, par brendie

Hooo, la belle histoire innocente que voilà...

Anastasie
12 décembre 2008 12:09, par DB du Jardin

Innoncente... et très représentative. D’ailleurs, aujourd’hui 12 décembre, soit 8 ou 9 jours après la suppression du dernier article sur le site du journal, le grand moteur de recherche universel ne renvoie plus de lien vers ce texte. Ça y est, l’info a disparu de la surface de la Terre.

Heureusement, cette affaire a laissé des traces ailleurs : sur des blogs, des forums...

Dans ce cas précis, il s’agit de malfaçons dans un lotissement, et l’agence immobilière chargée de louer ces habitations semble avoir des difficultés pour remplir à nouveau les logements. Il pourrait tout aussi bien s’agir des péripéties d’une personnalité politique, d’un chef d’entreprise...

Jean-Michel Baylet
1er juillet 2009 00:44, par Frédéric

Le bimestriel « Le Plan B » de juin-septembre 2009 consacre toute sa page 6 au patron de la Dépêche. Je vous recommande sa lecture.

Anastasie
27 février 2010 16:06, par Anonyme

Je vous conseille le site archive.org... qui justement archive les documents même mis hors ligne. Un bémol : il vous faut connaître l’adresse exacte du document qui a disparu.

 

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