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Publié le mardi 2 décembre 2008 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 31-2

2 décembre 2008

La nuit dut sembler longue au chef de corps du RICM. Certes, il ne menait pas là sa première bataille : il avait pris le commandement du régiment quelques jours après le début des combats de Lassigny, alors que les hommes étaient tombés par centaines et que tous les bataillons avaient été pratiquement réduits à néant. Mais on ne s’habitue pas à la guerre, on ne peut pas décider d’envoyer deux mille quatre cents soldats affronter l’ennemi sans se sentir accablé par le poids infini de ce monde devenu fou. Le lieutenant-colonel devait s’emparer d’un village, d’une place, de quelques maisons, d’un cimetière. Il en avait reçu l’ordre de son colonel, lui-même avait reçu ses instructions de son général, qui devait rendre compte à son commandement placé sous l’autorité du ministre. Larroque partageait le fardeau avec tant de chefs que sa conscience pouvait encore en supporter la pesanteur. Mais c’était à lui, désormais, et à lui seul, qu’il incombait de mener ses troupes à la victoire. Il était seul comptable des résultats obtenus par son régiment.

Dans la ferme de Bronfay, où il avait établi son état-major, Jean Larroque parvint-il à dormir, sachant ses troupes réparties dans les écuries froides près du front, blotties dans la quête éperdue d’un repos qui leur sauverait peut-être la vie, quelques heures plus tard ? Tous l’ignoraient encore : ils allaient conquérir la première citation du régiment, ils allaient à partir de ce jour être considérés comme des héros, montrés en exemple, récompensés, honorés. S’ils s’en étaient doutés, ils auraient probablement quitté dans la nuit leurs maigres lits de paille pour fuir l’horreur qui les attendait. Il en aurait coûté au lieutenant-colonel sa croix de chevalier de la Légion d’honneur, du moins pour un temps. Il leur en aurait coûté la liberté, voire la vie, certainement. Un tribunal militaire aurait scellé le sort des soldats, le RICM n’aurait pas connu la gloire, il aurait, ce jour-là, momentanément échappé à la détresse.

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La ferme de Bronfay
Cette photo provient du blog Mes chemins de mémoire

Dès 4 h 30, les bataillons et les compagnies se mettent en mouvement : chacun doit être à son poste pour l’attaque prévue à 6 heures. Dans la nuit pluvieuse, la marche est lente et semée d’embûches ; les hommes piétinent dans une boue épaisse et trébuchent dans les trous d’obus. Mais à l’heure dite, ils sont prêts. Derrière leurs capitaines, les groupes répartis au sud et à l’ouest de Mametz attendent le signal. Pendant leur progression, ils ont déjà essuyé quelques tirs allemands, mais un calme relatif plane sur les tranchées. Jean Larroque avait prévu une grande charge forcée qui prendrait l’ennemi par surprise : toutes les conditions sont réunies pour que le projet se transforme en grand succès. Tout est prévu.

Les minutes s’écoulent, lentes et silencieuses. Le clairon se lève pour sonner la charge. C’est l’heure. Il joue trois notes, conquérantes, claires, sonores, pleines et hardies. Une balle abat le musicien. La deuxième ligne n’a pas entendu le signal de l’attaque. Seule la 2e compagnie, conduite par le commandant Ayasse, s’élance tandis que les Allemands déploient sur les coloniaux toute la puissance de leur feu. La deuxième ligne riposte avec fureur. Les tirs ennemis sont si violents que, tout près des tranchées rivales, les Français se couchent sur place. À la lueur des fusées, on ne voit plus dans la plaine que d’innombrables corps gisant immobiles. Sont-ils morts ? L’artillerie allemande, retranchée dans Mametz, tapie dans les boyaux qui encerclent le village, arrose toute la zone, jusqu’au village de Carnoy. Les officiers constatent, dans le jour qui se lève, que « l’attaque brusquée n’est plus possible », et le commandant Le Duc donne l’ordre aux compagnies de rentrer dans les tranchées. Si seulement le clairon n’avait pas été tué... Informé de cet échec, le général Grandmaison donne ses instructions au colonel Savy, qui demande au lieutenant-colonel Larroque de prendre les dispositions nécessaires. « L’attaque par surprise exécutée ce matin n’ayant pas réussi, le général commandant la 53e Division donne l’ordre de la reprendre. » Il est déjà 9 heures, et Jean Larroque demande que l’ordre soit transmis au commandant des deux compagnies avancées. La réussite du deuxième assaut repose sur les épaules du commandant Ayasse.

Dès 9 heures 30, les hommes de Jean Larroque ouvrent le feu sur les lignes allemandes, mais les premiers tirs sont mal ajustés. La longueur est bonne, cependant la précision médiocre, et les obus éclatent au voisinage immédiat des tranchées françaises. Les Allemands répliquent, et les rafales de leurs mitrailleuses sont si violentes qu’il est impossible d’avancer. Les hommes des compagnies Brisbarre et Barbet tentent de sortir des tranchées, baïonnette au canon : au fur et à mesure qu’ils s’élancent, les soldats sont abattus, avec méthode, avec précision. Trois seulement parviennent à gagner la tranchée avancée. Trois hommes.

Le commandant, le lieutenant-colonel, le colonel, le général observent le combat. Ils écoutent les obus, les mitrailleuses, les fusils. Ils entendent les explosions, les cris, les clameurs, les râles. Ils entendent le monstrueux silence de leur cœur qui s’est arrêté de battre dans leurs poitrines oppressées, ils entendent le bourdonnement funèbre qui fait vrombir leurs tympans. Ils doivent prendre une décision. Ils doivent donner des ordres. Ils doivent commander.

Le lendemain, l’enseigne de Jean Larroque écrira, zélé, dans le Journal de marche impeccablement tenu :

Sur le terrain, en avant de la 1re ligne, un grand nombre des hommes de la 1re Cie du 9e Bon sont atteints et achevés ; tout homme qui bouge est immédiatement l’objet d’un tir précis. Certains s’enterrent avec leurs gamelles, leurs quarts et leurs outils ; quelques isolés réussissent en rampant à regagner la tranchée.

La belle bataille planifiée par Jean Larroque s’est muée en scène de terreur. La fière troupe si impatiente de monter au combat est réduite à une horde d’ombres anéanties par la panique. L’enfer s’est abattu sur Mametz, l’univers tout entier a sombré dans le chaos du malheur et de la souffrance. Dans la ferme de Bronfay, le fils d’Antoine téléphone à ses supérieurs. Il attend les ordres. À 10 h 55, enfin, le général, « estimant que le mouvement en avant pendant le jour est très difficile », ordonne le repli des troupes. Informés à midi, les survivants reculent dans leurs tranchées. L’artillerie allemande, pendant toute l’après-midi, poursuit ses tirs et bombarde le village de Carnoy. Enfin, alors que tombe la nuit, le repli commence. Les compagnies sont rassemblés. Les hommes d’Ayasse, tous les hommes de ses deux groupes, manquent à l’appel. Parmi les valides qui ont gardé un semblant de raison et de sang-froid, quelques-uns arpentent le champ de bataille avec les médecins, pour retrouver les blessés et les ramener à Bronfay. Tous les autres sont installés à leur cantonnement, à Bray-sur-Somme. Il est 21 heures, la journée s’achève. Mametz reste derrière les lignes allemandes, et des fusées, de temps à autres, s’élancent depuis la halte du village, éclairant la zone du massacre. C’est terminé.

Les chefs sont là, parmi les hommes, recensant les vivants, les blessés, les disparus, les morts, les devenus fous. Ils étaient deux mille quatre cents, fiers et conquérants, ce matin. Ils avaient confiance en leur lieutenant-colonel, qui avait tout calculé, tout planifié, tout organisé. Solidaires, ils s’étaient élancés. Si seulement le clairon n’avait pas été tué.

Dans la nuit, un homme approche. Il est seul. C’est le soldat Guéguin. Il s’approche du commandant Le Duc et lui tend un morceau de papier. Il est éperdu, et se tient devant l’officier dont les mains tremblent. Le Duc donne le papier à Larroque. Tous deux sont blêmes. Les râles se sont interrompus, les sanglots ont cessé, la nuit affreuse étouffe les quelques lampes qui ne brûlent plus pour personne. Le RICM porte encore le nom de Régiment colonial mixte du Maroc, et ses combattants, hier fiers et vaillants, sont venus du Sénégal, du Niger, de Mauritanie pour prêter main forte aux garçons du Sud-Ouest, ou de la Brie, ou de Marseille. Leurs regards sont braqués sur les officiers. Ils dévisagent le soldat Guéguin, qui porte l’uniforme de la 2e Compagnie. Ils attendent de recevoir des nouvelles des hommes d’Ayasse. Les seuls qui ont entendu le clairon.

6 h 30. Commandant Ayasse à colonel. Très urgent. L’artillerie française nous tire en plein sur la tranchée gagnée sur l’ennemi.

Signé : Ayasse

Pris entre tous les feux, seul, fou de peur, le précieux papier rangé contre sa poitrine, le soldat Guéguin recula, millimètre après millimètre, terré dans la boue, enfoui parmi les cadavres, pour transmettre le message. Il lui fallut plus de quinze heures pour parvenir à bon port.

À Mametz, les tirs des Allemands ont cessé.

Le 22 décembre, le régiment quitte Bray pour rejoindre son nouveau cantonnement, à Morlancourt. Dans le Journal de marche, la page comportant la liste des blessés, tués et disparus du 21 décembre a disparu. Il est impossible de connaître le détail des victimes de cette journée. Seul le journal de la 4e Brigade du Maroc, à laquelle appartient le régiment de Jean Larroque, précise, dans une note écrite à la hâte, que le Régiment vient d’être cité à l’Ordre de l’armée ; à la fin de cette note, figure entre parenthèses la valeur des pertes subies : 1 061 hommes.

Le chef de bataillon Ayasse n’apparaît plus jamais dans les journaux de marche. Est-il mort avec ses hommes ? C’est aux archives de la Légion d’honneur que figure la réponse : blessé à la tête et fait prisonnier à Mametz, Joseph Marc Ayasse fut rapatrié d’Allemagne le 7 juillet 1917 ; il fut décoré trois jours plus tard de la croix d’officier de la Légion d’honneur, assortie de la Croix de guerre. En décembre, il partit pour l’Afrique, et mourut à Tombouctou, le 19 juin 1919. Il avait 47 ans. Il ne fut jamais promu à un grade supérieur, malgré ses six citations. Une rue de Lyon, sa ville natale, porte son nom.

Le général François Jules Louis Loyzeau de Grandmaison, qui ordonnait avec tant de zèle la poursuite des combats, coûte que coûte, fut tué à Verdun le 19 février 1915.

Jean Larroque, qui venait de perdre la moitié de son régiment, fut promu chevalier de la Légion d’honneur le 3 janvier 1915. Le 12 janvier, son corps fut cité à l’Ordre de l’armée, pour s’être conduit « de la façon la plus glorieuse sans s’occuper de ses pertes ».

Tu vois, général, tu avais tout prévu, tes supérieurs aussi, des dizaines d’officiers supérieurs ont étudié les cartes, ont réparti les troupes, les brigades, les divisions, pour mener cette grande offensive concertée du 20 décembre qui devait mettre un terme à la guerre. Ils ont commandé l’acheminement des hommes, des canons, des chevaux, des pelles, des couvertures, des vivres et des brancards. Ils ont tracé d’innombrables dessins annexés aux Journaux de marche, ils ont mobilisé toute leur intelligence, toute leur expérience. Le clairon a été abattu, tes hommes se sont entre-tués, tu as dû abandonner Mametz. As-tu au moins pleuré ? As-tu hurlé ta révolte ? As-tu maudit cette guerre ? As-tu un jour osé raconter à Antoine cette scène épouvantable ? Dis-moi, général, quelle fut ta repentance, pour que ton régiment garde de toi, lorsque tu partis prendre d’autres responsabilités en octobre 1915, le souvenir d’un chef éclairé, ferme et bienveillant ?

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Vos réactions

 
La maison du général - 31-2
17 décembre 2008 00:33, par Umanimo

Il m’a fallu un moment pour réagir à cette deuxième partie de la maison du général 31.

Ce n’est pas qu’elle ne suscitait pas en moi, une émotion, mais au contraire, trop d’émotion.

Tu sembles avoir cerné un peu, un tout petit peu (peut-on faire plus sur quelqu’un qu’on n’a pas connu, puisque même ceux que l’on connait ... on ne les connait jamais vraiment) la personnalité du général. Et ce petit peu amène à se poser la question : qu’a-t-il ressenti devant ce gâchis stupide des soldats du même bord qui se tirent dessus, par une sorte de fatalité idiote. On le disait « humain », il est impossible qu’il n’ait pas ressenti quelque chose.

Cependant, il faut replacer ça dans son contexte : cette guerre tout entière fut un gâchis stupide pour nous, mais pour les gens sur le terrain, qui n’avait pas de recul politique et historique, c’était comme ça et puis c’est tout. Ce genre d’évènements ça faisait parti du décor.

Tu nous en as raconté un, mais en 4 années de boucherie, il a dû y en avoir d’autres, sinon de semblables, au moins d’aussi stupides.

UMA

 

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